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Kant, ou les Lumières de la valeur 

Critique matérialiste et sociale de la Critique de la raison pure

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Benoit Bohy-Bunel

(Essai, 232 pages)

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Sommaire

Préfaces

Introduction

Esthétique transcendantale

Logique transcendantale

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Introduction générale du projet

            Le matérialisme historique de Marx est un vaste programme de recherche, qui demande encore à être développé. Cette méthode critique affirme que les produits de la conscience traduisent une réalité historique et sociale déterminée, et dénonce l’idéologie qui postule l’autonomie des idées « pures ».

            Ici, le mot « matérialisme » renvoie à la matière des corps des subjectivités agissantes, telles qu’elles sont aussi insérées dans des ordres socio-techniques déterminés, et telles qu’elles développent de ce fait des conceptions déterminées. Par matière, il ne faut pas entendre « l’économie », car l’économie est déjà une idéologie, mais une idéologie matériellement produite.

            Le matérialisme qui sera ici développé est indissociable de la théorie critique du fétichisme de la marchandise : Marx indique, dès le chapitre 1 du Capital, que les marchandises accumulées dans la société capitaliste sont des véritables fétiches, dont la valeur masque les rapports sociaux existants. La substance de cette valeur serait le travail abstrait, lequel renvoie à un standard de productivité moyen ; mais les individus occulteraient cette source de la valeur, et confondraient cette dernière avec sa pure apparence immédiate. La marchandise est à la fois une chose matérielle, une valeur d’usage, et une chose idéelle, une valeur ; dans une société fétichiste, ces deux déterminations finissent par se confondre : la matérialité est idéalisée, et l’idéalité se matérialise. On parlera d’abstraction réelle, à la base de la dépossession à l’œuvre dans les rapports sociaux capitalistes. La méthode matérialiste, dans ce contexte, critique radicalement le matérialisme grossier, économiciste, qui reste empêtré dans la matérialité immédiate des choses, et qui est tout autant un idéalisme grossier, qui ne voit que des idéalités chosifiées. Cette méthode matérialiste est un retour à la matérialité des corps subjectifs vivants, tels qui sont pris dans une série de dissociations inséparables de cette abstraction réelle.

            La critique matérialiste et sociale de la critique de la raison pure réinsère Kant dans son contexte historique : Kant sera le grand penseur européen des Lumières bourgeoises. En tant que tel, il développe toute l’idéologie de la domination bourgeoise. Comme penseur allemand, il doit aussi articuler, de par sa position, les exigences nationalistes d’une nation allemande en devenir, en quête de son « sol » ontologique propre, avec le cosmopolitisme induit par l’extension du marché. La forme-nation contiendra en germe toutes les contradictions internes à la forme-marchandise, car l’une et l’autre restent, dans ce contexte, les deux faces d’une même pièce.

            Kant pense aussi, dans ce « monument » de la philosophie occidentale, la manière dont pourrait être fondée la science moderne, en particulier la physique moderne. Ici s’annonce un paradigme, qui traverse toute la société marchande : le paradigme de la spatialisation du temps. Ce paradigme devient nécessaire, non pas simplement du point de vue des sciences de la nature, mais aussi du point de vue de la société qui doit comptabiliser les temps de travail, en vue de valoriser les produits du travail. Car spatialisation du temps signifie bien : segmentation, homogénéisation, et quantification du temps. La mécanique physique devient alors une vision du monde générale, qui développe toutes ses aberrations dans le monde social ; la machine qui, dans l’usine, plus tard, cristallisera ces théories de la nature, produira une synthèse entre le physique et le social, qui était déjà en germe dans le projet mécanique moderne, dès Galilée et Newton.

            Il s’agira de voir dans quelle mesure la théorie kantienne de la connaissance, ou sa tentative de dégager les structures d’une « nature » en général, émerge à partir d’un contexte historique et social très déterminé, et peut être élucidée par lui.

            Au niveau de la méthode, nous nous appuierons régulièrement sur les travaux de Sohn-Rethel, un marxien qui tenta de montrer que les catégories kantiennes ne pouvaient qu’émerger dans un contexte marchand. Mais il voulut trop, peut-être, penser l’émergence de ces catégories au sein de l’antiquité, et n’aperçut pas la radicale spécificité de la modernité. Sur ce point, nous nous dissocierons de lui.

            La critique lukàcsienne de Kant, telle qu’on la retrouve en 1923 (« La réification et la conscience du prolétariat ») sera également reprise, et approfondie. En particulier, cette idée selon laquelle l’inaccessibilité de la chose en soi renverrait à l’incapacité de la société bourgeoise à saisir le contenu de ses formes (valeur d’usage, travail vivant).

            Mais l’originalité méthodologique que nous développerons sera la suivante : pour nous opposer à la temporalité spatialisée kantienne (ou newtonienne), nous aurons pour perspective de référence la durée intime bergsonienne, hétérogène et continue (multiplicité qualitative). Et nous considérerons que cette durée non-spatialisable, intime, qui se laisse être dans l’immanence de son développement, est d’abord la durée des sujets agissant, oeuvrant, de façon collective et fédérée. La durée spatialisée serait la durée propre à un sujet réflexif, contemplatif, passif, qui pense cette durée, mais qui ne l’éprouve pas en agissant en elle. Ainsi, une synthèse entre la durée bergsonienne et le sujet de la praxis lukàcsien sera le moyen de déterminer une ontologie de l’activité, qui devra s’opposer à l’ontologie du travail productif, divisant, assignant et destructeur.

            Cette ontologie de l’activité ne peut néanmoins définir quelque activité « archaïque », qui aurait été « préservée », au sein de quelque âge d’or antique fantasmé. Mais on définira une activité émancipée, néanmoins, régulièrement, en laquelle le savoir et le savoir-faire, la « tête et les bras », ne sont pas séparés, et en laquelle cette durée intime, bergsonienne, est pleinement accessible : cette activité émancipée est le strict contraire du « travail » au sens capitaliste, et même de l’esclavage précapitaliste, et elle désigne d’abord un horizon post-capitaliste au sens strict. Elle peut être aussi, très ponctuellement, l’activité ludique de l’enfant, ou l’activité créative de l’adulte, qui parvient à s’extraire des injonctions productivistes et unidimensionnelles de la société de la valorisation, et qui, déjà aujourd’hui, désigne, dans un avenir souhaitable, des formes de synthèses sociales plus émancipatrices, dans la mesure où cette activité est une forme de résistance. Quoi qu’il en soit, aucun système social, jusqu’à aujourd’hui, n’aura rendu possible l’épanouissement durable de cette activité émancipée, et il sera inutile d’aller chercher dans l’histoire des « exemples » d’un paradis perdu. Cela étant, la gestion et l’encadrement, dans la société capitaliste, est telle qu’elle rend encore plus impossible cette intégration souhaitable de la praxis, si bien qu’une axiologie définissant une activité plus incarnée devient, aujourd’hui, encore plus nécessaire.

            Nous décrirons des développements de la société capitaliste qui sont parfois postérieurs aux écrits de Kant. Et pourtant, nous jugerons que Kant exprimait déjà, idéologiquement, de tels développements. C’est qu’on doit concevoir aussi Kant comme la prise de conscience de soi de toute la société bourgeoise, prise de conscience qui embrasse toute la modernité, et qui devient même, très souvent, de ce fait, programmatique. Une telle lecture critique de Kant est aussi celle que Lukàcs développa.

            Cette critique sociale de Kant se propose de produire une lecture suivie, paragraphe par pargraphe, de sa grande œuvre, la Critique de la raison pure, pour n’omettre aucun détail : Kant étant un système, sa critique se doit d’être, également, systématique.

On trouve différents textes dans Krisis, Exit ! et Streifzüge sur Kant, notamment : 

Karl Heinz Wedel
DIE HÖLLENFAHRT DES SELBST DIE HÖLLENFAHRT DES SELBST

Ernst Lohoff
SUBJEKT DER EMANZIPATION ODER EMANZIPATION VOM SUBJEKT

Ernst Lohoff
DIE VERZAUBERUNG DER WELT
Die Subjektform und ihre Konstitutionsgeschichte – eine Skizze

Franz Schandl

Kant und Hegel vor dem Sexshop. Zeitversetztes Zerwürfnis zweier Zufrühgekommener. Zusammengestückelt

Daniel Späth

Das Elend der Aufklärung : Sexismus bei Immanuel Kant (in Exit ! n°9, Horlemann Verlag, 2012)

 

Tag(s) : #Critique des Lumières - du Progrès - de la Raison

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