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Capitalisme, classes et antisémitisme moderne

*

Clément Homs

   

   Il y a toujours une limite à une lecture qui serait classiste de l’antisémitisme (comme du racisme d’ailleurs), une limite à faire de la formation de l’antisémitisme le produit d’une classe. Le marxisme traditionnel a toujours eu une fâcheuse tendance à lire l’antisémitisme et le racisme de façon instrumentale. On dérive les idéologies des « intérêts » (sans même mettre en abîme cette dernière catégorie, en montrant qu’elle est immanente - comme la lutte de ces intérêts qui n'a pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction -, au contexte-forme fétichiste de la valorisation de la valeur) des classes intra-capitalistes. Dans le cas de l’antisémitisme moderne, la question est plutôt d’expliquer pourquoi la réaction aux effets de la dynamique immanente au capitalisme prend la forme de la dénonciation d’un complot caché, international, etc. Et pourquoi ce sont les Juifs en particulier qui seront visés dès le milieu du XIXe siècle quand le vieil antisémitisme chrétien change de socle social pour prendre la forme de l'antisémitisme moderne.

   Moishe Postone ne conteste pas que l’antisémitisme moderne puisse « servir l’intérêt de certaines classes et groupes sociaux » (in Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, PUF, 2013, p. 107), mais pour autant, il s’agit bel et bien pour lui de critiquer - comme peuvent le faire les auteurs se réclamant de l'approche de la critique de la valeur -, le schéma base-superstructure qui conçoit la pensée (et ici en l’occurrence l’antisémitisme comme simple superstructure idéologique), comme dérivée des intérêts et des besoins des classes intra-capitalistes.

   Dans la lecture classiste de l’antisémitisme qui a été dominante dans le marxisme obsolète, il n’était qu’une tendance « petite bourgeoise » instrumentalisée par la grande bourgeoisie pour détourner sur un bouc émissaire les colères des victimes de la société capitaliste (après on a vu différentes variantes de cette thèse centrale en alternant à l’infini les supposés « segments » de classe qui manipulent l'un ou l'autre ; on sait qu'avec Daniel Guérin on insistera sur le grand capital de l’industrie lourde allemande, etc.). Dans cette conception réductrice des idéologies, on retombe à chaque fois dans l’idée des Lumières à propos de la religion qui ne serait que le produit d’une manipulation des infâmes prêtres. Pour Postone, qui pense développer une théorisation de l’antisémitisme plus profonde que le marxisme traditionnel de type classiste fonctionnant à coup de base et superstructure, ce genre de lecture « ne peut pas expliquer pourquoi une forme de pensée […] revêt tel contenu et non pas tel autre ».

   On connait le texte de Postone (« Antisémitisme et national-socialisme ») et son principal mécanisme d’explication qui est de dire que « les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne prête aux Juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité -, on remarque qu’il s’agit là des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur. De plus, cette dimension – tout comme le pouvoir attribué aux Juifs – n’apparaît pas en tant que telle mais prend la forme d’un support matériel ; la marchandise » (p. 107).

   Je reprends rapidement la présentation à grands traits : l’antisémitisme, selon l’interprétation de Postone, n’est pas simplement à renvoyer à la biologisation d’une vision complotiste qui se fonderait sur des éléments dont il faudrait convenir qu’ils seraient en partie « réels » (des « pouvoirs minoritaires » existant bel et bien, mais qui seraient grossis en un complot, et sur lequel l’antisémitisme projetterait alors « le Juif »). Cette personnification est plutôt celles des dimensions de la valeur et du fétiche marchand, c'est-à-dire qu'elle est renvoyée non pas à une sorte d’exagération « complotiste » de réunions « réelles », mais « à la façon dont les rapports sociaux capitalistes [l’essence] apparaissent » (p. 107).

   Une des thèses centrales de Postone est de dire que l’antisémitisme (et y compris sa vision des Juifs comme complot international) est plutôt à dériver d’une biologisation/concrétisation de ce qui apparaît phénoménalement comme « abstrait » pour la façon de voir fétichisée (l’antisémitisme moderne sera dès lors théorisé chez Postone comme « forme particulièrement pernicieuse du fétiche », p. 119). Et dans l’antisémitisme, cette « biologisation du capitalisme saisi sous la forme de l’abstrait phénoménal », c’est le juif, l’incarnation de ce que l’on ne peut pas voir de la logique de la valeur (Postone évoque au moins deux premières raisons pour expliquer pourquoi les Juifs et pas un autre groupe, raisons que je ne reprends pas ici ; [1]) ; Nous avons là une « biologisation qui transforme le capitalisme en ‘‘juiverie internationale’’ » (p. 115). Pour aller encore une fois aux résultats de la démonstration, Auschwitz, pour l’anticapitalisme tronqué nazi, avait donc pour but de « ‘‘libérer’’ le concret de l’abstrait », c'était « une usine à ‘‘détruire la valeur’’ », détruire les personnifications de l’abstrait. Il y a comme un passage à l’acte de l’antisémitisme, et à échelle industrielle, une révolution « anticapitaliste » antisémite, pour « préserver le monde de la tyrannie de l’abstrait » (p. 120).

   Ce qui est « structurel » dans l'antisémitisme moderne transversal, c'est le niveau de la forme du fétiche, sur laquelle s'enracine la façon de voir fétichiste qui est toujours transversale ou « interclassiste » (pour parler comme le marxisme tronqué charriant sa critique sociale superficielle) ; le « rôle des classes » (mais est-ce que l'action d'une classe en tant que classe, c'est quelque chose d'homogène au niveau transcendantal comme au niveau subjectif, évidemment non) y est plutôt « accidentel », phénoménologiquement et historiquement important à prendre en compte et dérivé des caractéristiques sociologiques changeantes des crises du capitalisme, qui ne sont, elles mêmes, en rien l'éternel retour du même comme le pense la théorie marxiste tronquée de la crise, imaginant que celle-ci, sous la forme d'une simple crise de surproduction et de sous-consommation, est toujours un problème de réalisation sur le marché de la valeur (qui contient la survaleur et donc le profit) et non de production en tant que telle de la valeur.

    L'anticapitalisme tronqué de gauche, pose toujours potentiellement un problème antisémite, hier comme aujourd'hui, dans ce sens où sa forme de pensée s'enracine dans ce même rapport antinomique phénoménal de l'essence du capitalisme (les rapports sociaux constitués par le travail - ou plus précisément, en reprenant la terminologie de Postone, constitués par la fonction socialement médiatisante du travail, c'est-à-dire le « côté abstrait du travail » comme dit Marx). Cet anticapitalisme fétichisé identifie l'abstrait phénoménal de l'essence du capitalisme avec l'argent, le pouvoir de l'argent, ses institutions (banques, paradis fiscaux, etc.) et ses porteurs (les vilains spéculateurs, traders, « banksters », etc.) et cette dimension est reconnue comme « capitaliste » [2] ; alors que le concret phénoménal (le travail, le travailleur aux mains calleuses, l'industrie, les machines, le taylorisme - chez Lénine ou Gramsci par exemple -, etc.) de l'essence du capitalisme apparaît pour l'anticapitalisme tronqué de gauche (et pas seulement pour le marxisme traditionnel) comme « extérieur au capitalisme », c'est-à-dire comme naturel, ontologique, « humain », transhistorique ; un concret qu'il faut affirmer positivement contre l'abstrait phénoménal.

   Cette critique tronquée du capitalisme se focalisant sur l'argent (l'abstrait) va vite prendre pour objet dès la fin du XIXe siècle, la finance (quand le capital fictif vient à jouer son premier rôle historique d' « appendice » puis de « moteur d'allumage » d'une accumulation auto-entretenue - voir Ernst Lohoff, la troisième partie dans La Grande dévalorisation, Post-éditions, 2014), et pourra ainsi partager un socle commun avec la pensée anticapitaliste tronquée de droite ou du « ni droite ni gauche » (car la façon de voir fétichiste est transversale et touche comme un seul individu, toutes les classes et positions politiques), et les ponts et passerelles « anti-finance » (la formule « mon ennemi c'est la finance ! » a toujours été un énoncé typique de la façon de voir fétichiste, elle aura forcément soulevé un moment l'enthousiasme de l'anticapitalisme tronqué de gauche) dans les discours et les actes pourront à tout instant s'établir, dès que la crise déterminée par l'auto-contradiction interne au capitalisme monte en surface. Cette critique focalisée sur l'argent, la finance, la spéculation et les mégabanques (l' « économie de casino » détachée de l' « économie réelle » : encore une opposition entre l'abstrait et le concret ; antinomie que l'on retrouve encore après la crise de 2008 chez ceux qui veulent - Larrouturou, Jorion, Economistes attérants, etc. -, en les séparant, opposer les « banques de dépôts » - le concret - et les « banques commerciales » - l'abstrait), sera toujours potentiellement prête à biologiser son objet sous la forme du Juif, en faisant du capitalisme une juiverie financière. C'est aussi ce qui guette, potentiellement, toute opposition de gauche comme de droite à la présidence d'Emmanuel Macron, qui ne serait pas au clair, avec une critique conséquente et réellement révolutionnaire du capitalisme, qui puisse dépasser une forme de pensée - et donc de pratique - prisonnière de l'antinomie phénoménale opposant le concret à l'abstrait. 

   Une gauche qui se veut concrètement révolutionnaire se doit d'être à la hauteur des enjeux, et conduire un véritable effort théorique en direction d'une transformation des fondements de la critique de l'économie politique, en passant par dessus-bord la critique keynésienne du seul « néolibéralisme », comme la façon de voir fétichiste encore présente dans le néo-marxisme traditionnel. Une critique focalisée sur la finance (avec ses institutions, ses espaces et ses porteurs), qui non seulement n'a rien d'anticapitaliste, mais qui portée depuis le début des années 2000 par l'altermondialisme démocratiste radical, restructuré aujourd'hui sous la forme du Mélenchonisme, est devenue toujours plus au fil des années, le lieu de fusion du populisme transversal (le « peuple » - qu'il soit « construit » par l'ingénierie post-moderne 2.0 de type Chantal Mouffe, Judith Butler, Sadri Khiari et Ernesto Laclau ou ethno-culturalisé comme chez les Le Pen, les Trump, les De Benoist et cie. - contre la méchante « finance » et son « oligarchie »[3]). Quand cette critique fétichisée, par sa focalisation sur la « finance néolibérale » (que l'on oppose au « bon capital productif » investi dans l'« économie réelle » de succion de la survaleur et pourvoyeur du sacro-saint travail exploité ou improductif - en terme de valorisation), ne participe pas implicitement ou très directement, de la montée de l'antisémitisme moderne dans les sociétés capitalistes en crise, du centre comme de la périphérie. 

 

Clément Homs, mai 2017

Notes :

[1] Certains, en reprenant le « canevas » de Postone, évoquent l’hypothèse – pas trop d’avis là-dessus… - que les « Chinois » personnifieraient aujourd’hui en partie la logique de l’abstrait pour un certain imaginaire antichinois. Anselm Jappe avait également évoqué la question lors d’un séminaire récent en présentant deux chapitres de la théorie kurzienne du nazisme dans le Schwarzbuch Kapitalismus (Horlemann, 1999).

[2] Ainsi dès le début du XIXe siècle, Proudhon opposera le bon concret phénoménal sous la forme du « travail concret », au mauvais abstrait phénoménal sous la forme de l'argent « racine du mal » ; et très rapidement chez un Proudhon qui vire antisémite, l'abstrait phénoménal sera biologisé/concrétisé sous la forme du Juif. De manière générale, comme l'a montré Anselm Jappe dans Les Aventures de la marchandise, le marxisme traditionnel qui se fossilisera dès la fin du XIXe siècle, et se déploiera au XXe siècle, ne constituera qu'une forme de proudhonisme (avec ou sans l'antisémitisme, selon les variantes).

[3] Un populisme postmoderniste qui est par ailleurs tout autant stratégiquement gramscien que Sarkozy, Alain de Benoist et l'extrême-droite, que théoriquement creux en terme de contenu révolutionnaire pour ce qui est d'une synthèse sociale post-capitaliste communisant les rapports sociaux (ou encore, pour le dire d'une autre manière, plutôt théoriquement et explicitement altercapitaliste en terme de « contenu »).

Illustration en haut de l'article : caricature antisémite (non datée), Source.

Ci-dessus : Illustration antisémite retrouvée sur internet. A l'image de l'identification du candidat à la banque Rothschilds, les caricatures antisémites véhiculées par l'anticapitalisme tronqué de gauche comme de droite fleurissent en 2017 dans le contexte d'une campagne présidentielle française. 

Tag(s) : #Racisme - homophobie - antisémitisme

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