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Combattre le capitalisme totalitaire

Le fétichisme marchand, la réification, le spectacle : Lorsque l'abstraction devient destruction 

 

Parties 1 et 2

 

Benoît Bohy-Bunel

Développer une critique radicale de la valeur, de la marchandise, du travail, de l’argent et de l’Etat, dans les luttes actuelles contre l’exploitation économique, la misère, le patriarcat, le racisme, le colonialisme, et la destruction organisée du vivant.

Premières lignes de la

Préface

           

            Ce qui suit est une critique radicale du capitalisme. C’est-à-dire une critique radicale des catégories matériellement agissantes propres au capitalisme que sont la valeur, la marchandise, le travail, l’argent en tant qu’argent, et l’Etat gérant l’automouvement apparent de ces catégories. C’est-à-dire une critique radicale du fétichisme marchand, de la réification des sujets sensibles et vivants, et finalement aussi, du spectacle lamentable de ces images promotionnelles répugnantes qui pourrissent les murs des villes et campagnes, et nous envahissent sur des écrans ou des « pages », ou par le biais de « boîtes » automatiques, dans des secteurs de la vie isolée, images qui « représentent » et défendent, protègent, ce qui entretient une misère globale que plus personne n’ignore, une aliénation souffrante et générale, objective et subjective, de façon « fun », « humoristique », « culturelle », « intellectuelle », ou « politique ». Elle propose donc, cette critique, puisqu’elle tend à devenir praxis révolutionnaire, l’abolition pure et simple de ces catégories, de ce fétichisme, de cette réification, de ce spectacle, de cette mystification matériellement et massivement produite, dont le développement dans notre modernité désastreuse et désertique, n’est rien d’autre que le développement du totalitarisme en tant que tel, toujours plus barbare et toujours plus abject, jusque dans sa rationalité, jusque dans sa « fonctionnalité » « neutre » et calculante mêmes, jusque dans sa justification « cool », « spirituelle », « artistique », ou « sympa », et d’ailleurs d’autant plus abject en tant qu’il induit de telles déterminations amorales, froides, indifférentes, ou trivialement délurées, de façon inconséquente, irresponsable et dissociée.

 

1)      Critiquer le capitalisme aujourd’hui : une attitude « banale » ?

 

            Certes, « critiquer » le capitalisme aujourd’hui n’est, apparemment, pas une chose originale. La « sauvagerie » du capitalisme est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre, et qui permettra à certains experts, ou expertes, ou spécialistes du pouvoir séparé de la pensée et de la pensée séparée du pouvoir, d’obtenir la « reconnaissance » du « public » à peu de frais, dans la mesure où leur « humanisme » exhibé et leur « indignation » d’individus « révoltés » suscitera une sympathie certaine. Mais les « anticapitalistes » aujourd’hui qui auront pignon sur rue sont malheureusement, le plus souvent, des moutons que l’on prend pour des loups, et qui, en critiquant certains aspects isolés du capitalisme (la finance, l’inégale distribution des richesses à rendre « moins inégale » formellement, certaines législations « inappropriées »), sans jamais remettre en cause les fondements mêmes du système (l’exploitation, la propriété privée des moyens de production, la quantification, l’abstraction, le travail, la marchandise, l’argent, la valeur, l’Etat), seront davantage des « altercapitalistes » qui ne s’assument pas, prônant, souvent contre leur gré, quelque « capitalisme à visage humain » (contradiction dans les termes). Ces intellectuel-le-s brillant-e-s, virtuoses du bavardage et de l’enfumage, préféreront d’ailleurs critiquer « radicalement » ce qu’ils ou elles appellent le « néolibéralisme », osant avec fougue et courage le comparer parfois au fascisme lui-même, à la destruction en soi, et n’évoqueront le système matériel qu’est le capitalisme que plus discrètement, comme s’il n’y avait là qu’une question subsidiaire. Cette discrétion à vrai dire n’est pas un hasard, car le projet socio-économique et politique prôné ici est précis : nous ne parlons ici au fond que de vulgaires néo-keynésien-ne-s, qui souhaitent simplement, via quelque interventionnisme étatique approprié, que l’économie capitaliste soit davantage régulée (en particulier la sphère de la finance), et que les richesses soient plus « égalitairement » (ou de façon « moins inégalitaire ») redistribuées, sans que soient remises en cause fondamentalement les logiques d’accumulation, de marchandisation, et de valorisation abstraite des biens. Autrement dit, nous parlons ici d’individus qui feront passer leur désir de « purifier » la logique capitaliste (la logique du travail, de la marchandise, de la valeur, de l’argent, de l’Etat), sans pour autant abolir réellement cette logique, pour quelque « anticapitalisme » en soi (absurdité contradictoire). A dire vrai, loin d’être authentiquement « anticapitalistes », ces individus sont peut-être ceux ou celles qui défendent les plus le capitalisme, ceux ou celles qui souhaitent que le capitalisme, en tant que système fondé sur une définition abstraite de la richesse qui s’accumule ou se conserve, perdure le plus longtemps possible. Car Keynes, leur maître incontesté, avec sa prescription d’une régulation plus stricte ou d’une redistribution dite plus « juste » (ou moins « injuste », plutôt) de la valeur au sein du capitalisme, qui permettait aussi et avant tout aux patrons de faire des profits « réels » à plus long terme, désirait donc avant tout éviter à ce système une crise interne qui le menaçait constamment : la crise des débouchés. Voici donc que nos vedettes de l’« anticapitalisme » aujourd’hui proposent insidieusement un modèle de société qui est le contraire de l’abolition de ce système : elles déplorent le capitalisme « sauvage » (néolibéralisme), mais c’est pour mieux préparer le terrain pour un capitalisme plus « humain », plus « viable », plus « durable », chose qui n’est envisageable ni globalement, ni sur le long terme, ni dans l’absolu de ce fait, comme il va de soi. En France, de telles personnifications de l’imposture écriront volontiers dans le Monde diplomatique, ou viendront parfois grossir les rangs d’Attac, ou du Front de gauche. Certaines, celle qu’on nomme Lordon, par exemple, dans un souci stratégique d’enfumage conséquent, pourront s’accoler au nom de Marx (Capitalisme, désir et servitude), pour mieux dissimuler un néo-keynésianisme dérisoire (« Manifeste des économistes atterrés [1]»). C’est ainsi que Marx devient la caution « radicale » pour des néo-keynésiens qui souhaiteraient faire passer leur petit message social-démocrate ou citoyenniste face à des franges plus « rouges », plus « noires » ou plus sceptiques. Ce genre de confusionnisme est plus qu’à déplorer aujourd’hui, dans la mesure où ce type d’individus « critiques », en se faisant passer pour le summum de la radicalité, et en monopolisant la visibilité, masquent la radicalité conséquente, dont la légitimité est pourtant certaine, dans un monde où la désolation est permanente. On devra donc leur cracher à la figure cette fameuse sentence d’un certain philosophe qui pensait voir plus loin que ce qui était simplement donné : « Le désert croît. Malheur à qui protège le désert ! »

            Pour nous, le capitalisme aménagé de façon « néolibérale » ou de façon « keynésienne » (il ne s’agit de toute façon ici que d’idéologies régulatrices et impensées, gestionnaires du désastre, qui ne cibleront jamais la racine du problème posé par la matérialité capitaliste), le capitalisme donc, qu’il soit dit « sauvage », « durable », « équitable », « vert », « soutenable », « démocratique », demeure un projet d’exploitation et de valorisation abstraite en soi délirant et destructeur, en lequel l’argent devient une fin en soi, en lequel les produits de l’activité humaine ne valent qu’en tant qu’ils sont rendus abstraits, non-spécifiques, indifférenciés, en lequel donc nulle conscience et nulle création humaines ou vivantes ne peuvent s’affirmer. Il ne s’agit donc pas de « purifier » les catégories du capitalisme, de les « redistribuer » de façon formellement « moins inégalitaire », très temporairement et très localement, mais bien de les abolir en tant que telles. L’argent comme fin en soi, la valeur comme quantification, le travail comme abstraction, la marchandise comme vectrice de cette abstraction, n’ont pas à être débarrassés de quelques « scories » « pernicieuses » superficielles, mais il s’agit bien de revendiquer leur abolition, si du moins nous souhaitons que tous les désastres que nous déplorons (« écologiques », « diplomatiques », « géopolitiques », « politiques », « sociaux », etc., diront les « expert-e-s », pour parcelliser les dites « problématiques ») ne dégénèrent pas en pure et simple destruction asymptotique, continuellement aggravée, dont le niveau est continuellement rehaussé.

            Dans cette mesure, écrire « contre » le capitalisme au sens strict, aujourd’hui, n’est plus si courant, et c’est pourquoi cette tentative de théorie critique est proposée, tentative qui, si elle s’inscrit dans la mouvance d’un collectif critique marxien déjà existant, quoique minoritaire (la critique de la valeur, ou Wertkritik), tente aussi d’élargir parfois la perspective, en évoquant certains textes de la « tradition » philosophique occidentale, souvent pour cibler leurs inconséquences, d’ailleurs.

On pourra retrouver le découpage article par article de cet ouvrage dans le lien suivant 

Sommaire

 

Préface

 

Introduction

I. La critique de la valeur chez Marx, et ses enjeux actuels

 

1) Les déterminations fondamentales de la marchandise et du travail « contenu » en elle

 

a)  La marchandise : valeur d’usage et valeur

 

b) La double nature de la marchandise : une question théorique aux conséquences pratiques certaines

 

c)  La double nature du travail producteur de marchandises

 

d)  La question du travail abstrait : un enjeu critique qui pourrait déterminer les luttes

 

e) La dualité de la marchandise et du travail : une expression du fétichisme marchand

 

2)      Le fétichisme de la marchandise

a)      La marchandise : simplicité apparente, complexité réelle

 

b)      La marchandise : une « chose sensible suprasensible »

 

c)      La critique du fétichisme marchand : une critique de la circulation

 

d)     La marchandise comme fétiche : une illusion matériellement produite

 

e)      Le sens de l’occultation fétichiste

 

f)       L’argent, principe d’achèvement du fétichisme

 

3)      Dénaturaliser la valeur

a)      Les enjeux critiques de la dénaturalisation des catégories capitalistes (ajouter : clément homs, l’invention de l’économie + synthèses religieuses dans les sociétés précapitalistes)

 

b)      La socialité des activités productives dans les sociétés précapitalistes n’est pas la socialité du travail dans les sociétés capitalistes

 

c)      Tentative d’explication de notre tendance à naturaliser la structure marchande, et critique de cette tendance           

 

d)     Un autre argument décisif pour dénaturaliser les catégories capitalistes

 

 

e)      Les enjeux pratiques de cette dénaturalisation des catégories pour la lutte anticapitaliste

 

4)      La richesse dans une société fétichiste

a)      Richesse matérielle et richesse abstraite

 

b)      Des conséquences désastreuses très réelles liées à ce primat accordé à la richesse abstraite au sein du capitalisme : la valeur comme force impersonnelle hostile qui s’oppose au travailleur

 

c)      Un autre aspect de l’abstraction capitaliste qui engendre des conséquences objectivement désastreuses : la contradiction entre une réalité finie et un procès économique d’accumulation qui se veut infini

 

d)     Le mouvement de la richesse abstraite au sein  du capitalisme : l’argent comme fin en soi tautologique et formelle

 

Transition : de Marx à Lukàcs

 

II. L’approfondissement, le développement, et l’actualisation de la critique lukàcsienne de la valeur, un enjeu théorico-pratique décisif pour les luttes anticapitalistes d’aujourd’hui

1)      La réification selon Lukàcs : un développement et un élargissement du concept marxien de fétichisme, dont les enjeux restent centraux

a)      Présentation du concept lukàcsien de réification

 

b)      Réification objective et réification subjective

 

 

2)      L’ approfondissement lukàcsien de la notion de travail abstrait, et ses avantages aujourd’hui du point de vue d’une critique radicale du capitalisme

a)      Travail abstrait et division rationnelle du travail       

 

 

b)      Dimensions objectives et subjectives de la rationalité calculatrice induite par le travail abstrait

1° Dimensions objectives de cette rationalité calculatrice2° Dimensions subjectives de cette rationalité calculatrice

c)      Les enjeux et conséquences actuels de ce concept lukàcsien de travail abstrait

 

3)      La dialectique lukàcsienne entre valeur d'usage et valeur, et les puissances critiques que dévoile aujourd’hui la possibilité de son extension

a)      La marchandise et la force de travail dédoublées en valeur et en valeur d’usage

 

b)      Impuissances de la théorie moderne

1° Une théorie moderne purement formelle, incapable de saisir son contenu

 

2° L’échec programmé d’une pensée purement formelle qui se voudrait « complexe » ou réellement totalisante.

 

3° Un autre complément décisif à Lukàcs : la dimension totalitaire du capitalisme en tant qu’il est fondé sur une pure forme abstraite induisant une dissociation-valeur, et ses enjeux actuels.

 

4° Vacuité de la science économique moderne

 

5° Impuissance de la philosophie bourgeoise

 

4)      La conscience potentiellement transformatrice des individus objectivement soumis à la réification : la question des « sujets révolutionnaires », et sa complexification aujourd’hui

a)      La situation particulière du prolétariat dans la société capitaliste

 

b)      La critique par Fischbach de la notion lukàcsienne de réification, et ses limites (ajouter : travail immatériel ; la mécompréhension par fischbach du terme de réification) + La réification chez Honneth

 

c)      La conscience prolétaire est la connaissance de soi de la société marchande, qui est une société qui tend vers son auto-abolition

 

d)     Une précision importante concernant l’abolition des catégories de l’économie capitaliste

 

e)      La conscience de soi du prolétaire comme conscience de soi réelle de la société marchande : l’exemple de la plus-value

 

f)       Penser la lutte aujourd’hui, avec et après Lukàcs. L’organisation et la fédération des « sujets révolutionnaires ». Les vecteurs et les enjeux de la lutte.

 

Transition : de Lukàcs à Debord

 

III La critique de la valeur chez Debord et la question de son développement aujourd’hui (non disponible, à paraître...)

1)      Présentation des enjeux

 

2)      La séparation achevée

a)      « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation »

 

b)      La lutte anticapitaliste dans le spectacle est-elle possible ?

 

c)      « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. »

 

d)     Critique d’une critique spectaculaire du spectacle

 

e)      Le spectacle est une vision du monde qui s’est objectivée

 

f)       L’inversion spectaculaire

 

3)      Debord, une analyse originale de la marchandise, à développer aujourd’hui

a)      Une reprise des analyses marxiennes

 

b)      Critique de pseudo-critiques du spectacle

 

c)      La dialectique entre quantité et qualité

 

d)     La notion de « survie augmentée »

 

e)      Valeur d’usage et valeur d’échange

 

f)       Critique d’une critique idéaliste de l’ironie spectaculaire

 

g)      Valeur d’usage et valeur du point de vue du travail

 

4)      Debord, une réflexion sur le temps : les enjeux de son actualisation et de son extension

a)      La société statique face au temps historique

 

b)      La temporalité des sociétés bourgeoises et son dépassement

 

c)      Penser l’entrée des individus dans l’histoire humaine au sens strict

 

La critique de la valeur chez Marx, Lukàcs et Debord, aujourd’hui : une conclusion

Illustration en haut de cet article : Olivier Deprez. 

Tag(s) : #Matériaux théoriques (extraits - textes)

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