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Pour l'abolition du travail !

Causerie à Manosque

 Vendredi 24 juin 2016

 Nous avons tous appris depuis notre plus tendre enfance que travailler, c'est aussi naturel que manger, boire ou respirer. L'humanité a toujours travaillé et travaillera toujours. Point !

Abolir le travail se résumerait donc à une blague ou une mauvaise utopie technophile.

Pourtant une analyse, historique et critique, démontre que ce que nous appelons travailler est loin d'être le sort partagé de toutes les sociétés humaines.

  Un bref coup d'œil sur l'étymologie nous apprend que « dans la plupart des langues européennes, le concept de ''travail'' ne se réfère à l’origine qu’à l’activité des hommes asservis, dépendants : les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot désigne la corvée d’un enfant devenu serf parce qu’il est orphelin. Laborare signifie en latin quelque chose comme „chanceler sous le poids d’un fardeau“, et désigne plus communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo,etc., viennent du latin tripalium,une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres. »  (Groupe Krisis, Manifeste contre le travail)

  Le travail ne sert pas à produire ou à accomplir des choses utiles aux humains ni à satisfaire leurs besoins. C'est l'activité spécifique qui dans le capitalisme sert à créer de la valeur, cette abstraction sociale ne connaissant rien d'autre que le mouvement perpétuel de l'accumulation du capital. Toutes les manifestations de la vie lui sont soumises sans pitié.

Finissons-en !

Discussion publique à Nuit debout Manosque le 24 juin à partir de 19h.

Voir aussi  Quelques bonnes raisons pour se libérer du travail (Anselm Jappe)

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Addendum : 

 L'inexistence du travail dans les sociétés non-capitalistes à la lumière de la critique de la valeur-dissociation, de l'histoire et de l'anthropologie

 

« Le crédo commun à toute la gauche suppose une compréhension positiviste des catégories capitalistes de base et leur acceptation en tant que donné ontologique »

Robert Kurz, Vies et mort du capitalisme, Lignes, 2011, p. 109.

« Les formes sociales catégoriellement saisies par la critique marxienne de l’économie politique sont donc historiquement déterminées et on ne peut les appliquer à d’autres sociétés »

Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009, p. 194.

« Cette question de la naissance de la notion de travail contrevient totalement aux représentations du sens commun, qui croit y voir une catégorie éternelle »

Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Seuil, 2001, p. 32

« Les hommes, en fait, dans la plupart des sociétés, n'agissent pas sur la "nature" aux fins de satisfaire des besoins positifs tels que se nourrir ou se vêtir, mais pour sceller des relations d'alliance avec des forces cosmiques ; la nourriture, la satisfaction des besoins, ne sont que des signes, des "retombées" bénéfiques témoignant de ces relations d'alliance qui inscrivent, dans les représentations comme dans la réalité sociale, les sociétés dans un certain ordre de l'univers. L'on ne sauvait alors prler de "travail" dans ces sociétés sans projeter malhabilement notre catégorie de travail sur leur propre fonctionnement. Observant une société éloignée de la nôtre, la société océanienne Maenge, Michel Panoff observe qu'en aucune circonstances les activités productives ne sont vécues, et encore moins conçues, comme une lutte des hommes contre la nature en vue de la transformer mais comme un rapport contractuel qui englobe aussi les morts et plusieurs personnages mythiques. Le terme milali, que l'on pourrait traduire par peine ou souffrance, justifie la transmission familiale des droits sur la terre et ouvre une "dette" : en contrepartie de cette peine, la terre doit "rendre" mais cet échange ne peut avoir lieu sans l'intervention d'êtres surnaturels à l'égard desquels les hommes sont débiteurs et auxquels ils doivent consentir des dédommagement. Au Moyen-Âge chrétien, les activités productives étaient conçues comme la conséquence, parfois condamnation, parfois heureuse compensation, du péché originel, de la Chute de l'Homme chassé du Paradis et condamné à la "peine" et à la mort. Et ce que nous appelons de nos jours "produits du travail", - ou par un raccourci conceptuel tout à fait particulier à notre société, "travail" tout simplement - était conçu comme fruit de la "bonté naturelle" de la Divinité à l'égard de la créature. C'est dans le cadre d'une vision cosmologique du monde, accordant plus de place au "surnaturel" qu'au "naturel", à l'action des dieux qu'à l'action des hommes, et fondée sur un système généralisé de correspondances analogiques, que s'inscrivaient les activités humaines, qu'elles soit génésiques, productives, ou plus généralement sociale. Affirmer qu'il existe une notion du "travail", dans toutes les sociétés humaines ou non (même si l'on ajoute qu'elle est susceptible de diverses lectures et diverses interprétations) ne permet pas de comprendre les conditions réelles d'exercice de ce "travail" en aucune d'entre elles. "L'action de l'homme sur la nature", dans le langage de notre société, est une expression qui ne dit rien des qualités particulières sous lesquelles cette action est organisée et représentée dans la diversité des sociétés humaines. Nous nous proposons de montrer que cette notion de "travail" sous forme d'activité matérielle régissant les relations entre "l'homme" et la "nature" est une figure produite par le mouvement des idées occidentales. L'enjeu de ce retournement est essentiel ».

Daniel Becquemont et Pierre Bonte, Mythologies du travail. Le travail nommé, L'harmattan, 2004, p. 8-9. 

« En tant que manière de concevoir une action sur le monde et un rapport spécifique d’engendrement entre un sujet et un objet, la production n’a donc rien d’universel. Elle suppose l’existence d’un agent bien individualisé qui projette son intériorité sur une matière indéterminée afin de donner forme, et faire ainsi exister, une entité dont il est le seul responsable et qu’il pourra ensuite s’approprier pour son usage, ou échanger contre d’autres réalités du même type. Pour ne prendre que ces deux exemples, ni la conception d’un procès continu et autopoiétique propre à la pensée chinoise, ni la précédence accordée en Amazonie à la transformation réciproque sur la fabrication ex nihilo ne correspondent à cette formule. C’est pourquoi les anthropologues sont peut-être imprudents lorsqu’ils cèdent à la facilité d’interpréter dans le langage familier de la production les phénomènes très divers au moyen desquels une réalité, matérielle ou non, en vient à être institué »

Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005, p. 445. 

« Je crois aussi à l’importance de s’appuyer sur une philologie d’époque. Là où le mot n’existe pas, je pense que la chose qu’il est censé désigner, représenter, n’existe pas non plus. Sur la notion limitée de purgatoire, j’ai tenté de le montrer. Clavero le démontre brillamment pour l’économie. J'estime qu’on pourrait aussi le faire avec profit pour travail »

Préface de Jacques Le Goff à B. Clavero, La grâce du don. Albin Michel, 1996, p. XVI.

Aujourd’hui note Fossier, les individus à moins d’être chômeurs,  « tous les autres sont des ‘‘travailleurs’’ : leur fonction est de produire un objet ou un enfant, car si l’homme est ‘‘au travail’’ à la sueur de son front, la femme est ‘‘en travail’’ quand elle va enfanter. La chose nous paraît si naturelle qu’après avoir édifié un droit du travail, nous sommes aujourd’hui convaincus que tout homme a droit au travail. Or les siècles médiévaux ont une vision inverse. L’oisiveté y est ‘‘sainte’’ ; c’est la ‘‘meilleure part’’ répond Jésus à Marthe qu’indispose l’inactivité de Marie. Quant au ‘‘travail’’, le mot n’y existe même pas : le tripalium, connu de la basse Antiquité, est un appareil à trois pieds où placer le cheval que l’on ferre, puis une sorte de chevalet de torture, et son glissement sémantique (combien révélateur !) au sens de ‘‘travail’’, pénible évidemment – dès le XIIe siècle – n’a triomphé qu’au XVIe siècle. Ce sera donc pure convenance de style si j’en use, comme tous les autres d’ailleurs »

R. Fossier, Le travail au Moyen Age, Hachette, 2000 (1990), p. 10.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi, Annie Jacob, Le travail, reflet des cultures. Du sauvage indolent au travailleur productif, PUF, 1994. 

Quelques ennemis du meilleur des mondes, Sortir de l'économie, Le Pas de Côté, 2013.

 

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