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L'Euro 2016 TM ,

arme de mystification idéologique

et de démobilisation

Emission radio Sortir du capitalisme du 8 juin 2016 avec Jean-Marie Brohm, fondateur en France de la Théorie critique du sport, comme sous-système capitaliste. Depuis les années 1960, Brohm au travers d'une oeuvre foisonnante sur le plan aussi bien théorique qu'analytique, s'est notamment inspiré de Marx, du freudo-marxisme (Wilhelm Reich, Erich Fromm...) et des auteurs de la première génération de l'Ecole de Francfort.  

Ecouter l'émission

Voir aussi la revue Quel sport ?  à laquelle il participe

(Section française de la critique internationale du sport)

*

Le football,

institution capitaliste, opium du peuple et peste émotionnelle

*

Autour de la

Théorie critique du sport

 

  « La vie du corps est essentiellement la vie de la marchandise »

  « Cette inscription du corps dans l’ordre réifié de la marchandise en fait en      quelque sorte le champ d’expérimentation du capital »

Jean-Marie Brohm, Le corps analyseur. Essai de sociologie critique, éd. Economica, 2001, p. 15 et 16.

   « Le football spectacle planétaire – avec ses coupes, ses championnats, ses rencontres télévisées, ses golden stars, ses ‘‘fêtes’’ et son matraquage publicitaire omniprésent – n’est que la face visible de l’Empire football. Pour comprendre ce ‘‘milieu’’, ses règles opaques, ses trafics, ses magouilles et tripatouillages, sa corruption endémique, ses ‘‘ affaires’’, il faut évidemment l’inscrire dans son environnement réel, presque toujours occulté par les zélateurs du ballon rond : l’affairisme capitaliste. Le football est en effet l’un des dispositifs les plus puissants et les plus universels de la logique du profit. La marchandisation et la monétarisation qui ont transformé le football en une immense machine à sous avec ses parrains, ses intermédiaires, ses sponsors, ses opérations financières douteuses, ses salaires mirobolants ne sont pas, comme se l’imaginent encore certains « humanistes », les déplorables effets de l’argent, mais la finalité même du capitalisme sportif contemporain. Le but unique du football est bien de brasser de l’argent comme le destin du prunier est de produire des prunes. Le « jeu » sur la pelouse verte n’est que le prétexte visible pour d’autres jeux, autrement plus sérieux, qui stimulent en coulisses toutes les opérations effectives de la corporation – de « l’honorable société » - football : les investissements bancaires, les droits de retransmission télévisée, les recettes, les contrats de sponsoring, les chiffres d’affaires, les bénéfices d’exploitation, les produits dérivés, les budgets, les subventions, les transferts, sans compter les « primes », les dessous de table, les doubles billetteries, les caisses noires, les détournements divers qui accompagnent depuis toujours le football professionnel, voué à baigner dans l’oseille comme les requins croisent en eau trouble ».

Jean-Marie Brohm & Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Gallimard, Folio, 2006, pp. 60-61.

   « Contrairement aux spécialistes de la division du travail idéologique qui cloisonnent les divers aspects du football en prétendant soigneusement séparer le sport et l’argent, le football et la politique, les ‘‘vrais supporters’’ et les hooligans, autrement dit distinguer les ‘‘bons’’ et les ‘‘mauvais’’ côté du football, nous avons respecté le principe majeur de la dialectique matérialiste : la restitution de la totalité concrète. ‘‘ Le ressort de toute dialectique, écrit Sartre, c’est l’idée de totalité : les phénomènes n’y sont jamais des apparitions isolées ; lorsqu’ils se produisent ensemble, c’est toujours dans l’unité supérieure d’un tout et ils sont liés entre eux par des rapports internes, c’est-à-dire que la présence de l’un modifie l’autre dans sa nature profonde’’ [1]. Le football est en effet un ‘‘fait social total’’ (Mauss) soumis à une double dialectique de totalisation[2]. Totalisation interne, parce que toutes les composantes institutionnelles, économiques, politiques, psychososiales, pulsionnelles, etc., du football interagissent entre elles. Totalisation externe, parce que le football ne peut être réellement compris qu’en étant replacé dans son cadre global : le capitalisme mondialisé dont il est le parfait miroir. Ce sont ces deux thèses centrales de la Théorie critique du sport qui ont évidemment fait l’objet d’une attaque en règle de la part des zélateurs de a macro-secte du ballon rond. »  

Jean-Marie Brohm & Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Gallimard, Folio, 2006, p. 16.

   « Le football n’est évidemment pas un élément de la ‘‘culture humaine’’, ni une pratique ‘‘aussi vieille que le monde’’, mais une institution capitaliste dont la genèse, la structure et le fonctionnement ne peuvent se comprendre que dans le cadre de l’avènement et de la consolidation du mode de production capitaliste[3]. La naissance, l’extension et l’implantation du football sont en effet totalement déterminées par le développement du capitalisme, puis de l’impérialisme en tant que conquête du marché mondial, et ses cycles d’expansion ont toujours été liés aux grandes périodes d’évolution de l’économie capitaliste ainsi qu’aux rapports de forces politiques sur l’arène diplomatique internationale. De nos jours, c’est bien entendu dans le cadre de la mondialisation libérale et de sa domination sans partage du capital financier transnational que prospère le football et que prolifèrent ses organisations et ses lobbys : la FIFA, les fédérations nationales et l’UEFA notamment, mais aussi ses clubs, grands ou petits, professionnels ou ‘‘amateurs’’. L’économie politique du football est donc de part en part une économie politique capitaliste – n’en déplaise à ses thuriféraires de ‘‘gauche’’ – parce que la logique du profit en a fait une entreprise comme une autre, avec ses employeurs, ses actionnaires, ses salariés, ses rapports d’exploitation, ses stratégies financières, ses conflits d’intérêts, ses licenciements, ses liquidations et son chômage. L’Empire football est même devenu au fil des ans une vaste multinationale bureaucratique gérant un énorme marché international où circulent des masses considérables d’argent et où s’opposent sans interruption de grandes fédérations dominantes avec leurs championnats réputés (Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne, France, Brésil, Argentine), des clubs d’élite (en Europe : Real de Madrid, Juventus de Turin, Manchester, Barcelone, Chelsea, Liverpool, Inter de Milan, Bayern de Munich, Milan AC, Ajax d’Amsterdam, Arsenal, Benfica, Eindhoven, CSKA Moscou) et des groupes capitalistes qui se disputent férocement l’hégémonie sur ce ‘‘marché porteur’’. Pour comprendre le fonctionnement de cet univers mercantile complexe qui organise une débauche de compétitions, de rencontres et de ‘‘fêtes’’ – championnats nationaux, régionaux et locaux, Coupes du monde, Coupes de l’UEFA, Super Coupes d’Europe, Coupes intercontinentales, Coupes d’Afrique, Jeux Olympiques, Jeux méditerranéens – il ne faut jamais perdre de vue qu’il repose totalement sur une infrastructure capitaliste et que ses modes d’organisation peuvent, suivant les lieux et les époques, combiner plusieurs formes politiques ou idéologiques : le fascisme, le stalinisme, le libéralisme, le travaillisme, la mafia, le poujadisme, le régionalisme, l’islamisme, etc. – ce qui lui donne cette apparence bigarrée de diversité dans l’unité. Malgré ses manifestations nationales très diverses, le football reste cependant partout traversé par la même logique, car il est institutionnellement subordonné à la maison-mère, la mère pondeuse, la Fédération international de football association (FIFA), créée à Paris en 1904. C’est en effet la FIFA qui accrédite les diverses fédérations et ligues nationales de football, qui fixe les règlements et contrôle ses applications, chapeaute les grandes compétitions, en particulier les Coupes du monde, et oriente les grands projets de développement qui visent tous à convertir la planète à la religion profane du ballon rond, à étendre son empire jusque dans les pays les plus réfractaires, bref à piloter la footballisation du monde. La pieuvre a donc étendu ses tentacules sur tous les continents, des grandes métropoles aux plus petits villages : après l’Europe, l’Amérique latine, la Russie, l’Afrique, le Proche et le Moyen-Orient, les Etats-Unis, le Canada, la Chine, l’Australie, le Japon, l’Asie du Sud-Est, l’Océanie. A sa manière, le football est l’expression de la colonisation capitaliste du monde, et son exportation aux quatre coins de la planète – à partir de son lieu d’origine, l’Angleterre – traduit l’extension du processus impérialiste, sa pénétration dans des zones encore vierges, son insatiable appétit de conquêtes et de surprofits. Le football, porté par la vague déferlante du libéralisme contemporain, tend également à pénétrer l’ensemble des pays, mais aussi à affirmer son monopole idéologique dans l’industrie de l’abrutissement qui caractérise le capitalisme avancé. Le football est, en effet, contrairement aux rêveries idylliques des zélotes qui persistent à y voir un élément de la culture, l’une des principales machineries idéologiques de manipulation, d’endoctrinement et de crétinisation des masses. En cela, le football est bien l’idéologie dominante par excellence parce qu’il correspond exactement aux valeurs préconisées par le capital. […] De ce point de vue le football est bien une forme de tyrannie et d’aliénation parce qu’il favorise la chloroformisation des esprits, l’obnubilation des médias et la sidération des masses : des matches, des buts, des anecdotes, des olas, des hurlements, des insultes, toute la panoplie de l’infantilisation et de la régression au service d’une entreprise de décervelage ou de lavage de cerveau – pour paraphraser Tchakhotine : le viol des foules par la propagande footballistique  »

Jean-Marie Brohm & Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Gallimard, Folio, 2006, pp. 63-65.

   « Les sphères libidinales sont associées dans la modernité libérale à un ensemble de fétiches marchands où le corps trouve à s’adorer narcissiquement. En ce sens le corps dans la société capitaliste représente une immense projection fétichiste dans le ‘‘miroir de la production’’ marchande. Le fétichisme transforme en effet le corps en un agrégat de zones autonomisées qui toutes se définissent – dans leur délimitation, leur fonctionnement, leur qualité – en rapport à des objets. Ce processus d’extériorisation du corps dans un univers d’ersatz sur lesquels il se fixe constitue la spécificité du fétichisme mercantile. Celui-ci varie à l’infini des rapports de contiguïté (métonymiques) ou de ressemblance (métaphoriques) à des objets/signes qui traduisent la transmutation de la corporéité dans les choses, de même que le fétichisme sexuel transforme toutes les parties du corps en équivalents sexuels le long d’une ligne associative combinée »

Jean-Marie Brohm, Le corps analyseur. Essai de sociologie critique, éd. Economisa, 2001, p. 13-14.

         

           

         

 

[1] Jean-Paul Sartre, « Matérialisme et révolution », in Situations philosophiques, Paris, Gallimard, « Tel », 1990, p. 88.

[2] Sur le concept de totalisation, voir Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique. Tome I : Théorie des ensembles pratiques, Paris, Gallimard, 1960.

[3] Jean-Marie Brohm, La tyrannie sportive. Théorie critique d’un opium du peuple, Paris, Beauchesne, 2006. 

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